Chapter 3: Les Questions de Maître Leclerc

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La clause du château de Bellecombe m’obsédait. Je ne pouvais penser à rien d’autre. La notion de « manquement grave à l’honneur familial » était assez vaste pour être interprétée de mille façons, surtout par un homme comme Édouard. Mais c’était cette partie sur « tout héritier issu d’un second mariage légitime » qui me tourmentait le plus.

Édouard avait épousé Sophie il y a des années. Ils n’avaient pas eu d’enfants ensemble. Mon esprit tournait en boucle, essayant de comprendre le lien.

Le lendemain matin, dès l’ouverture des archives, j’ai cherché Antoine. Il était déjà à sa table, plongé dans des manuscrits médiévaux.

« Antoine, » ai-je dit, mon enthousiasme à peine contenu. « Nous devons reparler de cette clause. »

Il a levé les yeux, son expression de calme curiosité intacte.

« Bien sûr, mademoiselle Dubois, » a-t-il répondu. « Qu’est-ce qui vous préoccupe ? »

J’ai posé le document sur sa table, pointant la phrase fatidique.

« Cet héritier issu d’un second mariage… » J’ai commencé. « Mon père a une seconde épouse, Sophie. Mais ils n’ont pas eu d’enfants. Est-ce que cela signifie que la clause ne s’appliquerait pas ? Ou qu’il pourrait y avoir un enfant dont je ne suis pas au courant ? »

Antoine a réfléchi un instant.

« Normalement, la clause ferait référence à un enfant, oui, » a-t-il expliqué. « Si la seconde épouse n’a pas d’enfant, cette partie de la clause resterait sans objet, à moins qu’elle ne soit modifiée. »

« Modifiée ? » ai-je demandé, mon cœur manquant un battement.

« Oui, » a-t-il dit, « une clause de fiducie, même ancienne, peut être révisée avec l’accord de toutes les parties concernées, et l’intervention d’un notaire. »

Un frisson m’a parcourue. Maître Henri Leclerc, le notaire de longue date de mon père. Il était le seul à pouvoir orchestrer une telle modification.

« Antoine, » ai-je dit, en me penchant, « vous souvenez-vous d’autres cas où une clause comme celle-ci a été modifiée dans l’histoire de la famille Dubois ? »

Antoine a fermé les yeux un instant, comme pour fouiller dans les recoins de sa mémoire encyclopédique.

« Non, pas spécifiquement pour les Dubois, » a-t-il dit. « Mais votre question me rappelle quelque chose… »

Il a pris une pause, ses sourcils froncés. J’ai attendu, retenant mon souffle. Chaque mot pouvait être crucial.

« Il y a… environ cinq ans, » a-t-il commencé lentement, « j’ai été contacté par un notaire. Il cherchait des précédents légaux concernant des clauses de transmission de propriété, des revendications ancestrales. »

Mon sang s’est glacé. « Quel notaire ? »

« Maître Henri Leclerc, » a répondu Antoine, les yeux enfin ouverts, fixés sur moi. « C’est pour cela que votre question sur la clause de second mariage m’a interpellé. »

Je me suis sentie vaciller. Cinq ans. Mon père m’avait désavouée publiquement il y a à peine quelques semaines. Mais cette recherche remontait bien avant ma faillite, bien avant mes déboires personnels.

« Que cherchait-il exactement ? » ai-je demandé, ma voix n’était qu’un murmure.

Antoine a haussé les épaules.

« Il était très vague. Il parlait d’un ‘client fictif’, d’une ‘étude de cas’. Il voulait des informations sur la ‘validité des revendications ancestrales’ et, plus précisément, sur les implications pour des ‘enfants d’un second lit’. »

« Des enfants d’un second lit ? » j’ai répété. « Il a utilisé ces mots exacts ? »

« Oui, » a confirmé Antoine. « Cela m’avait frappé à l’époque. C’était une formulation un peu dépassée. Mais il semblait très intéressé par la manière dont une telle clause pouvait être interprétée ou contestée. »

La pièce a tourné autour de moi. Maître Leclerc avait recherché cela il y a cinq ans, bien avant que mon histoire personnelle ne devienne un « manquement grave à l’honneur familial ».

Et le focus sur les « enfants d’un second lit » alors que Sophie n’en avait pas. C’était une énigme.

« Maître Leclerc vous a-t-il donné des détails sur ce ‘client fictif’ ou les motivations de sa recherche ? » ai-je pressé.

Antoine a secoué la tête.

« Non, » a-t-il dit. « Les notaires sont tenus à la confidentialité. Il était très professionnel, mais aussi assez insistant sur ces points. Il a même mentionné la possibilité de modifier ce type de clause, et les conséquences légales de telles modifications sur les héritiers existants. »

Les héritiers existants. C’est-à-dire moi.

C’était donc ça. Mon père avait peut-être planifié tout cela bien avant. Il n’attendait pas que je fasse une erreur, il créait les conditions pour que mes erreurs passées, ou des erreurs à venir, servent son plan.

Mon esprit s’est mis à relier les points, même si certains restaient flous. Pourquoi Maître Leclerc cherchait-il des informations sur les enfants d’un second mariage il y a cinq ans, alors que Sophie n’en avait pas ? Est-ce que mon père avait prévu d’en avoir avec elle ? Ou était-ce une manipulation plus complexe, une manière de contourner ma propre lignée ?

Sophie. Ma belle-mère. Toujours si souriante, si polie. Elle avait l’air d’une femme au foyer parfaite, dévouée à Édouard. Mais je l’avais toujours soupçonnée d’une ambition discrète, d’une soif de sécurité financière qui la rendait capable de tout.

Et si Maître Leclerc avait travaillé *avec* elle, ou *pour* elle, afin de préparer le terrain pour qu’elle devienne la voie légale pour l’héritage du château ? Même sans enfant propre, elle était « l’épouse du second mariage ».

Le nœud au creux de mon estomac s’est resserré. La manipulation de mon père était encore plus vicieuse que je ne l’avais cru. Elle ne m’atteignait pas seulement, elle impliquait Sophie, ma belle-mère, dans un rôle que je ne parvenais pas encore à cerner.

« Antoine, » ai-je dit, en rassemblant le document. « Merci. Vous ne pouvez pas savoir à quel point cette information est importante. »

Il m’a regardé avec un mélange de curiosité et d’inquiétude.

« Mademoiselle Dubois, » a-t-il dit doucement. « J’espère que cela ne vous cause pas plus de soucis que cela ne vous apporte de clarté. »

J’ai esquissé un sourire amer.

« La clarté est souvent douloureuse, » ai-je répondu.

Je devais parler à Sophie. Elle était la seule autre personne qui pouvait détenir une pièce du puzzle concernant Maître Leclerc et ces recherches vieilles de cinq ans. Mais comment l’aborder sans la braquer ? Sans révéler que je savais qu’elle était potentiellement impliquée, volontairement ou non, dans le plan machiavélique de mon père.

La tâche semblait intimidante. Sophie était une joueuse subtile.

Je suis sortie des archives, le soleil de Paris me frappant le visage, mais je ne voyais que les ombres d’un complot familial qui s’épaississaient. Mon combat n’était plus seulement contre un père qui me reniait, mais contre un héritage qui était peut-être en train de glisser entre mes doigts, bien avant même que je n’en prenne conscience.

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