Les lettres d’Antoine froissaient dans mes mains. Le nom de mon fils, écrit de sa propre main, décrivant son chantage, sa trahison. Mon esprit chancelait. Les flammes des fûts brûlaient, et avec elles, l’image sacrée que j’avais de mon fils.
« Je voulais que tu partes, Henri, » répétait Léonard, ses yeux rivés sur mon visage. « Qu’on t’envoie à Lyon, loin du port, loin des histoires. »
Il fit un pas vers moi, tendant la main, cherchant mon bras. Il avait d’autres papiers, d’autres lettres, sans doute les preuves de ses propres sacrifices, de sa ruine.
« Tu dois comprendre, Henri, » dit-il, sa voix tremblante. « C’était pour toi. Pour nous. »
Mais le moment d’explication fut brutalement interrompu.
Une ombre immense jaillit des conteneurs empilés. Marcel Bartoli. Son visage était une pierre, ses yeux froids et impitoyables.
« On en a assez entendu, » dit Le Lynx, sa voix claquant comme un fouet dans la nuit. « Des histoires de famille. Ça ne nous regarde pas. »
Je me tournai vers lui, ma bouche entrouverte, tentant de protester.
« Attendez, Marcel ! »
Les hommes de Bartoli, qui encerclaient Léonard, se rapprochèrent. Leur chef n’avait que faire des révélations sur Antoine. Ses propres comptes passés avec Léonard étaient une priorité.
« On t’a dit qu’on allait régler tes affaires, Henri, » continua Bartoli. « Et on va le faire. »
Léonard recula d’un pas, ses yeux remplis de panique. Il avait encore les documents dans les mains, les preuves, mon salut émotionnel.
« Non ! » cria-t-il, un hurlement d’angoisse. « Laissez-moi ! Il faut que je lui donne ça ! »
Il tenta de me tendre les dernières lettres, son visage suppliant. Il voulait que je lise tout, que je comprenne toute l’étendue de son sacrifice.
Mais avant qu’il ne puisse les déposer dans mes mains, deux hommes de Bartoli l’agrippèrent brutalement. L’un lui saisit le bras, l’autre l’attrapa par la gorge.
Le paquet de lettres, les dernières preuves que Léonard n’était pas le monstre que j’avais cru, me glissa des doigts. Elles tombèrent au sol, se dispersant sur le pavé sale du quai.
Léonard se débattit, ses yeux me cherchant désespérément.
« Henri ! Lis ! »
Un bras puissant l’entraîna vers un camion bâché, stationné discrètement derrière l’entrepôt. Un second homme le poussa à l’intérieur avec une violence sèche. Le lourd rideau de toile fut tiré d’un coup, masquant sa silhouette.
Le moteur du camion rugit. Il démarra en trombe, les pneus crissant sur le quai, et disparut rapidement dans la nuit, ses feux arrière s’estompant.
Je restai là, pétrifié, le souffle coupé, au milieu des fûts en feu et des cendres volantes. Le vide me gagna.
Bartoli s’approcha de moi, son regard froid.
« Votre cousin est parti, Henri. Il ne vous dérangera plus. »
Puis il fit un signe à ses hommes, qui s’éloignèrent dans l’obscurité. Je me retrouvai seul sur le quai froid, la fumée âcre dans les narines, le cœur brisé.
Le milieu avait fait sa justice. Une justice aveugle, brutale. Elle n’avait que faire des secrets de famille, des sacrifices cachés.
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