Je tenais la feuille du registre bancaire comme une relique brûlante. Julien, le jeune comptable, l’avait posée sur ma table à contrecœur, les mains moites.
« Il faut que vous voyiez Maître Gautier, monsieur Caron, » avait-il murmuré. « C’est le seul qui gère ces affaires de succession sur le port. »
Le bureau de Maître Gautier sentait le cigare froid et la poussière d’anciens parchemins. Un soleil blafard filtrait à travers les persiennes, éclairant les volutes de fumée qui stagnaient encore dans l’air.
Le notaire, un homme aux tempes grises et au regard perçant, était assis derrière un imposant bureau en acajou. Il n’avait pas levé les yeux quand j’étais entré, occupé à tapoter une pipe vide sur un cendrier en bronze.
« Monsieur Henri Caron, c’est bien ça ? » dit-il, enfin. Sa voix était rauque. « J’attendais votre visite. »
Il y avait un sourire imperceptible au coin de ses lèvres, une expression que je n’aimais pas.
Je posai la feuille du registre sur le bureau, à côté d’une pile de dossiers soigneusement rangés. Le papier se froissa légèrement.
« Je suis venu contester cette sommation d’expulsion, Maître, » dis-je, essayant de garder ma voix ferme. « Et j’ai la preuve que mon cousin Léonard est un escroc. »
Maître Gautier posa sa pipe, le bruit sec résonna dans le silence. Il ne regarda même pas le document.
« Escroc ? » Il fit un petit rire sec. « Un mot bien fort, monsieur Caron, pour un homme d’affaires respecté. »
Il se pencha en avant, ses yeux plissés me fixant.
« Savez-vous que cette maison est déjà sous le coup d’un arrêté préfectoral ? »
Mon cœur rata un battement.
« Quel arrêté ? Je n’ai rien reçu ! »
Le notaire tendit la main vers un dossier. Il en sortit une autre feuille. Le papier était officiel, le sceau de la préfecture bien visible.
« L’arrêté numéro 327 du 12 mars 1946, » lut-il d’une voix monocorde. « Il stipule que, compte tenu des dettes de guerre accumulées sur ce bien, toute contestation légale est suspendue jusqu’à liquidation complète. »
Il me tendit le document. La date m’a glacé le sang. Le 12 mars. Trois jours avant la sommation que j’avais reçue.
« Mais c’est… c’est antidaté ! » m’écriai-je. « Je n’ai aucune dette ! Et la sommation de Léonard est du 15 mars ! »
Le notaire reposa tranquillement le document sur son bureau.
« Antidaté ou non, monsieur Caron, il est signé et enregistré. C’est la loi. »
Ses yeux glissèrent vers le registre bancaire posé sur son bureau. Il le regarda enfin, d’un air dédaigneux.
« Et ce petit chiffon, aussi intéressant soit-il, ne change rien à l’état des choses. »
Il tapota le papier avec l’ongle. Le son était moqueur.
« La maison Caron est sous séquestre, monsieur. Et très bientôt, elle sera vendue. »
Je sentis une fureur froide monter en moi. Cet homme était de mèche avec Léonard. Il avait sciemment préparé cette manœuvre pour me laisser sans aucun recours.
« Vous êtes un complice, Maître, » murmurai-je. « Un sale profiteur de guerre. »
Il se leva, mettant fin à l’entretien. Son visage ne trahissait aucune émotion.
« Je suis un notaire, monsieur Caron. J’applique la loi. »
En quittant son bureau, le couloir me parut long, chaque pas un poids. L’air frais de la rue ne chassa pas la sensation étouffante. Ils avaient tout verrouillé.
Je n’avais plus que deux jours.
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