Le lendemain matin, le soleil de Marseille n’avait rien de réconfortant. La ruelle étroite devant ma maison résonnait déjà de bruits étrangers.
J’étais à peine sorti de mon lit que des voix d’hommes, graves et autoritaires, emplissaient l’air. Mon cœur tambourinait contre mes côtes.
En ouvrant la porte, ma vieille voisine, Madame Dubois, était déjà sur le pas de sa porte, les mains serrées sur son châle. Ses yeux étaient grands de stupéfaction.
« Monsieur Caron, regardez ! » dit-elle, pointant du doigt.
Deux camions de déménagement imposants étaient garés devant chez moi, leurs bâches flottant au vent. Des hommes robustes, en tabliers de cuir, déchargeaient déjà des cartons vides.
Plus grave encore, des gardes privés, des molosses à la mâchoire carrée en uniforme sombre, se tenaient devant ma cour, leurs bras croisés, des matraques bien visibles à la ceinture. Un spectacle de cirque pour tout le quartier.
Et puis je le vis. Garé un peu plus loin, une voiture noire rutilante. Léonard Caron était assis à l’arrière, son visage austère dans l’ombre du véhicule. Il ne fit aucun geste, ne baissa pas la vitre. Il observait juste, impassible, comme on regarde un spectacle.
Un des hommes en uniforme s’approcha de moi. Sa voix était grave, sans émotion.
« Monsieur Henri Caron ? Nous sommes mandatés par Maître Gautier pour procéder à la saisie conservatoire des biens mobiliers. »
Il tenait un document. Encore un papier officiel, comme si les mots écrits pouvaient effacer une vie entière.
« Sous prétexte de quoi ? » exigeai-je. « J’ai tout payé, toute ma vie ! »
L’homme eut un rictus.
« Dette de guerre, monsieur. Impayés sur la cargaison de cuivre de 1943. »
Le cuivre de 1943. C’était une affaire classée il y a des années, une histoire de réquisition allemande que j’avais dû laisser filer. Léonard avait dû le déterrer, avec la complicité de Gautier. Ils inventaient des dettes fantômes pour me ruiner complètement.
« C’est un mensonge ! » criai-je. « C’est une arnaque ! »
Je fis un pas vers eux, cherchant à m’interposer, à protéger la vieille armoire de chêne qui avait appartenu à mes parents, la table où Antoine avait fait ses devoirs.
Un des déménageurs, un colosse chauve, me bloqua le passage.
« Écartez-vous, monsieur. »
« Non ! Vous n’entrerez pas ! »
Je mis ma main sur la poignée de ma porte, essayant de la bloquer. Le colosse ne broncha pas. Derrière lui, un autre homme en uniforme m’attrapa par l’épaule.
Sa prise était ferme, douloureuse.
« Vous entravez la justice, monsieur Caron, » dit-il d’une voix monocorde. « Nous sommes autorisés à user de la force. »
Je sentis un coup sec dans mon dos. Un des gardes m’avait poussé brutalement. Mes pieds glissèrent sur les pavés humides de la cour.
Je tombai lourdement, ma tête heurtant le seuil de pierre. Une douleur sourde irradia dans ma nuque. La terreur me serra la gorge.
Je relevai la tête, hébété, juste à temps pour voir les hommes du déménagement envahir ma maison. Ils entraient chez moi, dans mon sanctuaire, comme des pilleurs.
Léonard, toujours dans sa voiture noire, n’avait pas bougé. Son visage dans l’ombre de l’habitacle semblait tout aussi froid que la pierre où j’étais allongé.
Les cris de Madame Dubois résonnaient dans la ruelle.
« Laissez-le tranquille ! Laissez-le tranquille, bande de voyous ! »
Personne ne l’écoutait. Les hommes commençaient à sortir mes meubles, empilant mes souvenirs à même le pavé, comme des déchets. Mes souvenirs. Ceux d’Antoine.
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