La révélation de Sophie avait mis en lumière la machination de mon père et la complicité de Maître Leclerc. Mais je ne comprenais toujours pas le calendrier. Pourquoi cinq ans plus tôt ? Pourquoi cette préméditation aussi lointaine pour un événement qui semblait lié à ma faillite récente ? Il y avait un mobile plus large, quelque chose qui échappait encore à ma compréhension.
Je devais confronter Leclerc, mais avec prudence. Cet homme était un professionnel aguerri, loyal à mon père, et capable de défendre ses intérêts avec acharnement.
Le dîner caritatif annuel de la Fondation Dubois au Grand Palais était l’occasion idéale. Mon père ne manquait jamais cet événement, et Maître Leclerc serait sûrement à ses côtés, parmi l’élite parisienne. C’était un environnement hostile, mais je devais prendre ce risque.
Je suis arrivée, vêtue d’une simple robe noire qui me distinguait des tenues flamboyantes des mondaines. Les regards se sont posés sur moi, des chuchotements ont fusé. Mais cette fois, je n’ai pas baissé les yeux. J’avais un but.
Mon père était au centre de l’attention, entouré de dignitaires et de journalistes, dont Marc Lemaire du “Quotidien de Paris”, l’œil brillant à l’affût d’un scoop. Je l’ai évité. Ma cible était Leclerc.
J’ai aperçu Maître Leclerc près du buffet, discutant avec des banquiers. Son allure était impeccable, son sourire professionnel. J’ai respiré profondément et je me suis dirigée vers lui.
« Maître Leclerc, » ai-je dit, ma voix calme et assurée. « Quelle surprise de vous voir ici. »
Il s’est retourné, son sourire se figeant un instant en me reconnaissant. Un éclair de malaise a traversé ses yeux avant qu’il ne reprenne sa contenance.
« Mademoiselle Dubois, » a-t-il répondu, le ton un peu trop formel. « Je suis toujours ravi d’assister à la soirée de la Fondation. »
« Je n’en doute pas, » ai-je rétorqué, un soupçon d’ironie dans la voix. « Votre loyauté envers mon père est bien connue. »
Il a raidi les épaules.
« C’est une question de professionnalisme, mademoiselle, » a-t-il dit, son regard cherchant une échappatoire. « Je sers la famille Dubois depuis de nombreuses années. »
« C’est justement ce que je voulais discuter, » ai-je continué, sans lui laisser le temps de s’échapper. « La famille. Les traditions. »
Je me suis approchée un peu plus, baissant légèrement la voix.
« J’ai fait des recherches récemment, » ai-je dit, en adoptant un ton faussement innocent. « Sur les contrats de fiducie anciens, ceux qui concernent des propriétés comme Bellecombe. C’est fascinant de voir à quel point les ancêtres pouvaient être… prévoyants. »
Leclerc a avalé de travers. Son regard est devenu un peu plus fuyant.
« Les vieux documents sont parfois des labyrinthes juridiques, » a-t-il marmonné, en essayant de changer de sujet. « Mais je peux vous assurer que l’héritage de Bellecombe est géré avec la plus grande rigueur. »
« Je n’en doute pas, » ai-je insisté. « Mais certaines clauses, comme celles qui mentionnent les ‘manquements à l’honneur familial’ ou les ‘héritiers issus d’un second mariage’, sont si… sujettes à interprétation, vous ne trouvez pas ? Surtout quand elles sont révisées. »
Le notaire a contracté la mâchoire. Ses yeux se sont posés sur mon père, à l’autre bout de la salle. Il semblait chercher de l’aide.
« Toute révision de clause est faite dans le respect de la loi et des intérêts de la famille, » a-t-il déclaré, le ton devenant plus autoritaire, comme s’il récitait une plaidoirie. « C’est un processus complexe, qui demande beaucoup de… précaution. »
« Je suis sûre que ça l’est, » ai-je dit, en maintenant le contact visuel. « Mais parfois, on se demande pourquoi de telles précautions sont prises. Est-ce pour protéger le nom ? Ou d’autres intérêts ? »
J’ai vu la sueur perler sur son front. Il se sentait acculé. Son professionnalisme, sa réputation, tout était en jeu s’il laissait échapper quoi que ce soit.
« Les intérêts de la famille Dubois sont les seuls qui comptent, » a-t-il affirmé. « Et la stabilité de l’héritage. C’est une préoccupation constante pour votre père. »
« Et la stabilité de l’héritage est liée à quoi, précisément, Maître ? » ai-je demandé, en le pressant. « Aux scandales personnels ? Ou à des ambitions plus… vastes ? »
Ses yeux ont vacillé. Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée. La tension était palpable.
Il a pris une gorgée d’eau, essayant de retrouver son calme. Puis, sous mon regard insistant, il a bredouillé, cherchant désespérément un moyen de justifier ses actions sans me révéler la vérité.
« La stabilité… oui, la stabilité. Il fallait assurer une lignée irréprochable, » a-t-il commencé, « surtout pour la fusion… non, l’accord… »
Il s’est arrêté net, le visage livide. Le silence s’est fait dans ma tête, amplifiant le battement de mon cœur.
« L’accord avec la famille de Montaigne, » a-t-il laissé échapper, les mots sortant malgré lui, comme un aveu involontaire. « C’était absolument nécessaire pour finaliser l’accord avec la famille de Montaigne. »
Il s’est couvert la bouche de la main, ses yeux écarquillés d’horreur. Il avait fait un lapsus. Un lapsus fatal.
Le nom m’a frappée comme un coup de poing. La famille de Montaigne. Une dynastie immobilière, vieille de plusieurs siècles, réputée pour son conservatisme et son intransigeance. Leur patriarche, Armand de Montaigne, était connu pour être obsédé par la pureté de la lignée, l’honneur et la réputation immaculée de ses partenaires commerciaux.
Tout s’est éclairci dans mon esprit. Ce n’était pas pour punir ma faillite. Ce n’était pas juste pour Sophie. C’était un accord commercial monumental. Et mon père avait dû se débarrasser de moi, de mon « passé douteux », pour le concrétiser.
Leclerc s’est excusé maladroitement, s’est éloigné précipitamment, me laissant au milieu de la foule, avec le nom de Montaigne résonnant dans mes oreilles.
Le plan était bien plus grand, plus froid, plus implacable que je ne l’avais imaginé.
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