J’étais assis sur un tabouret bancal dans un bistrot crasseux près des docks. L’odeur du poisson et du goudron flottait dans l’air, mélangée à celle du pastis. Un filet de lumière entrait par la fenêtre, éclairant les particules de poussière en suspension.
Mes côtes me faisaient encore mal de la chute. Ma tête résonnait.
Julien Delacroix, le jeune comptable, avait réussi à me retrouver. Il s’assit en face de moi, les yeux cernés, une tasse de café noir entre les mains. Il avait l’air aussi épuisé que moi.
« J’ai dû fouiller toute la journée, monsieur Caron, » dit-il, sa voix basse. « Les archives du port sont un labyrinthe. »
Il tira une nouvelle feuille de son attaché-case usé. Ce n’était pas la même que la première. Celle-ci était plus fine, une copie carbone d’un relevé plus détaillé.
« J’ai trouvé une autre anomalie sur ce virement de 450 000 francs, » continua Julien. « Une transaction complémentaire. »
Mon regard était fixé sur le papier. Mon cerveau essayait de comprendre.
« Qu’est-ce que vous avez trouvé ? »
« Le virement principal a bien été émis depuis le compte de monsieur Léonard Caron en novembre 1943, » expliqua Julien, traçant une ligne du doigt. « Mais il y a un deuxième mouvement. Une série de débits consécutifs, sur un compte offshore. »
Il pointa une date. 1945. Après la Libération.
« Les fonds ont été décaissés en espèces, monsieur Caron. À Lisbonne. »
Lisbonne. La capitale neutre pendant la guerre, le refuge des espions, des trafiquants et des fuyards. Mon cœur se serra d’une angoisse nouvelle.
« Mais sous quel nom ? » demandai-je, ma voix n’était plus qu’un murmure.
Julien hésita, ses yeux fuyant les miens.
« Le nom figurant sur les reçus de retrait, monsieur Caron… c’est Antoine Caron. »
L’air s’échappa de mes poumons. Antoine. Mon fils, censé être mort en martyr, torturé par les Allemands. Mais c’était impossible. Il avait été capturé en 1944.
« C’est une erreur, » dis-je, secouant la tête. « Mon fils était… il était disparu. Mort. »
Julien posa la feuille sur la table.
« Monsieur Caron, le système bancaire de l’époque, même avec des faux noms, était précis. Surtout pour de telles sommes. »
450 000 francs. C’était une fortune à l’époque.
« Quelqu’un a retiré 450 000 francs en liquide à Lisbonne en 1945, sous le nom de votre fils, » reprit Julien. « Si ce n’était pas lui… alors qui ? »
Une nouvelle pensée, plus sombre encore, traversa mon esprit.
« Et si Léonard avait vendu Antoine aux Allemands pour ensuite récupérer l’argent qu’il lui avait versé ? »
Je me levai brusquement, renversant presque ma chaise. La pièce semblait tourner.
« Et qu’il a tout mis en scène, même la capture, pour s’emparer de la maison et de l’argent ? »
Julien ne dit rien. Il me regarda juste, le visage blême. Les implications étaient monstrueuses.
Léonard n’était pas seulement un escroc avide de biens. Il était peut-être un traître, un délateur qui avait joué avec la vie de mon fils. Et il l’avait fait pour l’argent. Pour la maison.
Ce nouveau document, cette preuve de transaction post-guerre au nom de mon fils, était une nouvelle épine dans mon cœur. La terreur me prit. Et si Antoine n’était pas mort en héros ?
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