Chapter 5: Le pacte du quai

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La justice des tribunaux était bloquée. Maître Gautier avait tissé une toile d’araignée infranchissable, avec des décrets antidatés et des dettes inventées. Il fallait trouver une autre voie. Une autre justice.

Mes pas me menèrent vers les vieux quais du port, là où l’air était chargé d’histoires inavouables et de destins brisés. Je connaissais ces lieux, leurs codes.

Marcel Bartoli, dit “Le Lynx”, était un nom qui résonnait dans les entrailles de Marseille. Un caïd, un ancien armateur véreux, qui avait régné sur les trafics du port pendant des décennies, y compris pendant l’Occupation.

J’attendis sur le quai, près d’un entrepôt désaffecté, le vent soufflant le sel dans mon visage. Les silhouettes des cargos à l’ancre se découpaient dans le crépuscule.

Deux hommes massifs, aux visages marqués, s’approchèrent de moi. Ils ne disaient rien, juste un signe de tête vers l’intérieur de l’entrepôt. L’endroit sentait le tabac froid et le vieux rhum.

Marcel Bartoli était assis à une table en bois, éclairée par une seule ampoule nue. Ses yeux sombres, perçants, me jaugeaient. Il avait des doigts épais, ornés de bagues.

« Henri Caron, » dit-il d’une voix grave. « On m’a dit que vous aviez des problèmes. »

Je m’assis en face de lui, ma dignité forcée était mon unique armure.

« Mon cousin, Léonard Caron. Il veut me jeter de ma maison. »

Bartoli fit un geste vague de la main.

« Les histoires de famille ne sont pas ma tasse de thé, Henri. »

« Ce n’est pas qu’une histoire de famille, » insistai-je, ma voix tremblante. « C’est une histoire de trahison. »

Je lui racontai l’avis d’expulsion, la renonciation signée, le notaire corrompu. Puis je sortis le relevé de Julien, montrant le virement de 450 000 francs en novembre 1943.

« Cet argent, » dis-je en montrant la feuille du doigt, « c’est la prime de dénonciation. »

Bartoli me regarda fixement. Ses muscles des mâchoires se contractèrent.

« La prime de quoi ? »

« De mon fils. Antoine. »

Je baissai les yeux, serrant mes poings. La rage me brûlait la gorge.

« Léonard a vendu mon fils aux Allemands. Il l’a livré, comme une bête. Et il a touché cette somme. »

Le silence s’abattit sur la pièce, lourd et oppressant. Les deux hommes de Bartoli se rapprochèrent.

« Vous accusez votre propre sang de collaboration ? » demanda Le Lynx, sa voix plus froide encore.

« Je l’accuse d’avoir touché 450 000 francs le jour même où mon fils a été capturé, » répliquai-je, essayant de paraître convaincant. « Et d’avoir ensuite fait la transaction bancaire de Lisbonne pour blanchir l’argent. »

Je voyais bien que l’idée de trahison résonnait différemment pour Bartoli. Le milieu avait ses propres règles, ses propres vengeances. La collaboration, la dénonciation, c’était un crime impardonnable à leurs yeux.

« Et qu’est-ce que vous attendez de moi, Henri ? » demanda Bartoli.

« Je veux qu’il paie, » dis-je, mes yeux rivés sur les siens. « Je veux qu’il abandonne sa vente. Et qu’il disparaisse du port. »

Le Lynx se pencha en arrière, une lueur dangereuse dans les yeux. Il y eut un long silence.

« Très bien, Henri. Nous allons nous occuper de votre cousin. »

Il fit un signe à ses hommes. Je sentis un frisson me parcourir. J’avais peut-être signé un pacte avec le diable, mais j’étais prêt à tout pour la mémoire de mon fils et la justice.

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